13.04.2009

Retour de flamme...

retour de flamme...
J'ai fait un saut un peu rapide à la nouvelle exposition de la Galerie Canopy. Uta Shotten. J'ai aimé ces toiles qui fleurent la révolution... Des ombres qui se déplacent dans un espace vaste, jaune comme un champ brûlé par le soleil. Je crois bien que le tableau dont je parle s'appelle "Révolution".

Chez moi, la Révolution, c'est un désir permanent, une attente insatisfaite, une colère qui cherche à se dire.

Je suis allée à la Galerie, à moitié endormie pour cause de printemps, arbres en fleurs, allergies et antihistaminiques qui me plongent dans un état comateux...



Il faudra que 'y retourne plus sérieusement, pas sous l'effet d'Airlix, cet antihistaminique sensé être soft...

J'y suis allée et j'ai croisé les filles, quatre jeunes femmes qui m'ont réclamé la suite de mon blog... "on suivait cela de près et puis, plus rien".


J'ai promis, mais franchement, les filles, je suis en train de préparer la tournée de Trames aux Antilles et c'est du boulot, je n'ai même pas le coeur à l'écriture. Alors, j'ai décidé de faire un peu de ménage dans mes textes, histoire de garder la main sans être tenue de trop faire travailler une imagination qui se refuse à démarrer et j'ai trouvé cela...

Cela que je vous convie à lire, dans la note suivante... ça m'a fait rire... j'avais totalement oublié que j'avais commencé ce carnet de bord... je le partage avec vous. Amicalement.

des 10 mai...

10 mai 2007

 

Ce matin, je suis arrivée au bureau et j’ai crié « nous sommes le 10 mai, journée nationale de commémoration de l’abolition de 300 ans d’esclavage ».

Mes collègues m’ont regardée bizarrement. Il faut dire que depuis quelques jours, j’étais plutôt sombre, après la victoire écrasante de NS aux élections présidentielles. Le 07 mai 2007 restera dans les mémoires comme une journée horrible pour tous ceux qui ne voulaient pas voir arriver au pouvoir le petit monsieur au verbe haut.

Un de mes collègues m’a murmuré d’une voix blanche : « tu as vu le film de Charlie Chaplin… »…

 Il n’a pas eu le temps de terminer sa phrase, j’ai crié « Le dictateur, oui ! » Exactement.

Il a ajouté : « tu sais, l’image où il tient le globe entre ses mains… ».

Nous avons ri aussi le 07 mai 2007… Euh, en tapant ces dates, je maudis le numéro 7 : moi qui avais toujours cru avoir de la chance avec le chiffre 7, dans la grande tradition des idées selon lesquelles le 07 est un chiffre sacré…

Jusqu’à maintenant, je croyais être née le 27 février 1957, mais désormais, j’assume pleinement, je suis née le 26 février. Le même jour que Victor Hugo. Je choisis, j’abonde dans le sens de l’état civil qui était en désaccord avec ma vieille mère qui persistait à dire que j’étais née le 27. Désormais ô vous, tous mes amis, fêtez-moi le 26.

Je disais donc que le 07 mai, c’était terrible. Le 08 mai, j’ai passé des heures sur le net à essayer de comprendre d’où venaient ces mouvements de jeunes qui manifestaient contre le petit monsieur au verbe haut. Mais sont-ils organisés, seraient-ce les prémisses d’une vague de fond qui entraînera dans son sillage tous ceux que les journées en yacht prêté par grand patron, vont révolter….

Le 08 j’ai repensé à ce que le type qui a été élu président de la France a dit des allemands qui ont « inventé la solution finale… » et j’ai préféré rester sous ma couette.

Le 09, je ne sais plus ce que j’ai fait. Ah, si, j’ai travaillé en silence, triste, bougon et tout et tout.

Mais le 10, ah, le 10 mai, je me suis relevée…pour retomber aussitôt car j’apprenais à mon grand désespoir que le n… allait participer lui aussi, aux côtés du Grand Jacques, aux commémorations de l’abolition de l’esclavage…

En fait, je me suis requinquée à l’idée que le 23 mai, ce ne serait que nous et qu’il ne viendrait pas, là. Il n’est pas invité. Mais il y aurait bien un endroit où on ne le croiserait pas !

 

Alors, je suis arrivée au boulot et j’ai inscrit sur un tableau blanc : « 10 mai 2007, deuxième commémoration de l’abolition de 300 ans d’esclavage (cf Le Code Noir sur le droit de vie et de mort, le droit de mutilation sur les esclaves rebelles) ». Et j’ai signé de mon nom. Puis, campée sur mes deux pieds, les mains sur les hanches, bien antillaise, j’ai ajouté : « j’attends de voir combien de temps mon annonce restera sur ce tableau et sous quel prétexte fallacieux elle sera effacée ».

J’ai dit ça en souriant. Ce n’est pas la peine de s’offusquer bêtement.

Oui, bien sûr que c’est de la provocation mais il faut faire sortir les choses.
Un collègue m’a dit : « Tu as vu ce que Sarko…a dit sur la repentance » et moi, j’ai répondu « Pas besoin d’aller chercher Sarko, regarde bien au fond de toi-même et demande-toi ce que tu en penses… »

D’ailleurs, j’ai rajouté que je lorsque je distribuais des tracts dans les années 70, des militants de la CGT, de bon ouvriers, me disaient « retourne dans ton arbre, la négresse »… Et j’ai encore rajouté que les ouvriers de la CGT ont toujours été bien racistes et que d’ailleurs, ça ne m’étonnait pas beaucoup que la classe ouvrière française se soit retrouvée à l’extrême droite……

Bon, tout le monde a disparu  en murmurant « Elle est remontée aujourd’hui… »

 

Aujourd’hui, 10 mai 2007, j’ai aussi expédié une lettre à Jacques Chirac, que chacun pourra lire en annexe. Mais oui, j’ai l’intention d’avoir des annexes.

Le plus drôle n’est pas que j’aie envoyé un courrier à Chirac, non, ce qui est le plus savoureux, c’est mon passage à la poste.

Je me disais que ça allait être marrant lorsque je dirais que je voulais expédier une lettre recommandée au Président de la République et que, bien entendu, ce devait être gratuit puisque c’est l’un des seuls cas où une lettre recommandée est gratuite.

En fait, c’était bien plus que savoureux.

 

Bon, voilà, je suis là, je fais la queue. Et puis, il y a un pépé complètement sourd qui est juste devant moi. Comme de bien entendu, à peu près tous les employés de la poste sont des antillais. Rapport au BUMIDOM… (Si vous ne connaissez pas, allez donc voir le film « L’avenir est ailleurs ». Ah, mais il est temps que tout cela sorte du ghetto de la « communauté ».)

Bon, le pépé a l’air de passer ses journées à la poste.

Cela me fait penser aux blagues que nous faisons avec les copains, à propos des petits vieux qui s’ennuient tellement ferme, qu’ils se gardent toujours un truc à faire pour chaque jour. Pour commencer, il ya le Monoprix. Ils font l’ouverture du Monp’ tous les matins à 9 heures. Mais soyez un peu observateurs, vous les verrez. A Montreuil, il y a un banc devant le Monop’. J’imagine la réunion du Conseil Municipal au cours de laquelle un élu – déjà un peu souffreteux et vieux – a exigé qu’on installe un banc pour les administrés de son quartier… Donc, passez tranquillement, l’air de rien sur l’avenue de la Résistance et vous les verrez.

 

[D’ailleurs, mon amoureux et moi, on se dit « quand on sera vieux, on ira faire nos courses le samedi à 15 heures, là où il y a le plus de gens, on arrivera aux caisses et on présentera nos cartes d’invalidité..Ils seront bien obligés de nous laisser passer. Et après, on ira prendre le bus 96, à Ménilmontant… Il est toujours bien bondé celui-là… Et ils seront obligés de nous laisser leur siège… On s’amusera bien quand on sera bien vieux… »]

 

 

Alors, le petit vieux de la poste, il a l’air de connaître tous les gens du bureau, il fait des commentaires sur une noire qui tient un guichet et qui a des tresses un peu jaunes, il l’appelle « la fausse blonde ». Le gars qui tient le guichet des lettres recommandées, un antillais aussi, rit grassement.

Et puis, tout d’un coup, ça se retourne contre lui. Le petit vieux trouve qu’il « parle mal, depuis le temps qu’il est ici, il ne sait toujours pas parler français ».

Et moi, guêpe toujours en alerte, je lui balance «  ce ne serait pas plutôt vous qui auriez oublié de brancher votre sonotone ? ». Embarras du petit vieux.

Au moment où je dis cela, je réalise que je suis en train d’expédier une lettre tonitruante à mon vieux président qui lui aussi porte un sonotone et je me dis que j’espère que le jour où on lui lira ma lettre, il n’aura pas oublié de brancher son sonotone.

Je pense au même moment que 75% des plus de 65 ans ont voté pour le petit monsieur au verbe haut et je comprends tout d’un coup que ça se trouve, c’est le seul qu’ils entendaient vraiment parce qu’il parle fort. Oui, ça se trouve, on doit chercher là les raisons de ce vote massif !

Je pense aussi dans le même balan que les jeunes essaient de se faire entendre, qu’ils refusent le verdict des urnes.

Bref, toute la question tourne autour de ce que l’on entend, ce que l’on hurle, ce que l’on murmure, ce que l’on n’entend pas et ce qu’on refuse d’entendre.

 

J’en reviens à ma lettre recommandée. Le petit vieux est parti. Il a posté plusieurs lettres sous différentes formes "recommandées, suivies, chronopostées etc…", bref, ça lui a pris une bonne partie de l’après-midi, le pauvre. Il risque de rentrer chez lui juste à temps pour Questions pour un champion, qu’il entend assez mal d’ailleurs…

J’en reviens à ma lettre recommandée : c’est vrai, c’est gratuit, mais ni l‘employé des Postes, ni moi-même ne connaissons l’arrondissement du Palais de l’Elysée. Lui, il penche pour le 8ème, moi je dis, c’est le 7ème ou le 16ème.. Ok, on met rien, ça arrivera bien.  Je récupère mon justificatif. Je viens de hurler ma déception aux oreilles du Président. Bon vent.

En rentrant à la maison – non, je ne suis pas revenue au bureau, j’étais trop juste avec toute cette attente à la Poste -, je me suis assise pour écrire à Tartempion.

Je l’appelle Tartempion parce que je vais vous dire, je ne sais pas trouver de faux prénoms à mes personnages.

Je ne vais pas me mettre à raconter qui est Tartempion, à quoi il ressemble et tout, mais ça viendra sûrement au fur et à mesure.

Bref, je me suis mise à écrire à Tartempion parce que cela fait une semaine que j’essaie de lui téléphoner  et qu’il ne répond pas. Je pourrais être généreuse et me dire qu’il est parti dans un pays étranger – tiens, en Afrique par exemple – mais je ne sais pas être généreuse avec Tartempion, il m’en a fait perdre l’habitude. Avant j’étais gentille avec lui, j’étais du genre naïf. Mais j’ai compris qu’il se fichait de moi et qu’en fait, il était bien plus sérieux lorsque je le menais à la chicotte. Chicotte toute langagière, il faut le préciser, mais chicotte quand même.

Ce qu’il déteste par dessus tout, c’est que je lui montre à quel point je le trouve méprisable. Ouh, ça alors, ça le rend fou de rage, mais il a tellement besoin d’être pris pour un grand personnage, que mes petites piques acerbes sur sa veulerie le rendent totalement incontrôlable.

D’ailleurs, le 10 mai, c’est l’une de ses faiblesses.

Je sais qu’il ne répond pas au téléphone parce que je vais encore lui dire « alors, tu te prépares à aller enterrer les esclaves avec tes vieux potes de droite ? ». Il n’aime pas du tout cela. Oh, il croit qu’il fait partie des gens qui restituent une mémoire aux vieux esclaves. Et lorsque je lui dis que les pauvres doivent se retourner dans leur tombe, de le voir cirer les pompes à tous ces grands hypocrites, il est hors de lui.

Moi, j’imagine bien le vieil esclave qui interpelle le vieux saint Pierre et qui lui dit « Dis donc Saint Pierre, on s’est déjà fait emmerder toute notre vie, on ne pourrait pas avoir la paix pendant notre mort ? S’il faut en plus entendre tous ces discours à la noix, moi, je sors de ma tombe et je leur file une pétoche sans nom à tous ces prétentieux ! »

Saint Pierre a bien du mal à les retenir, lui et tous ses acolytes. Tous les 9 mai au soir, Saint Pierre appelle une bonne équipe de petits jeunes récemment tombés au champ d’honneur et il leur dit « Les gars, on est le 09 mai, il faut empêcher les vieux esclaves de se révolter une fois de plus…Je sens qu’ils vont sortir de leur enfer et envahir le jardin du Luxembourg ».

 

Oui, parce que, va savoir pourquoi, c’est toujours au jardin du Luxembourg qu’on les voit rassemblés, habillés holsengen comme on dit par chez nous, le sourire crispé, prêt à serrer la main au grand Jacques, notre cher Président, celui à qui je viens d’écrire.

Moi, je reste chez moi ce jour-là. Je ne fais ni commémoration, ni jardinage, ni plantation d’arbre symbolique, ni réunion, ni lecture de poèmes. Ah, la poésie à cette sauce-là. Mon dieu. Quelle honte pour la poésie.

 (à suivre)

10 mai - 18h30

Oh, je suis trop contente ! J’ai lu dans Libération un article qui s’appelle « C’est nous les descendants ». Bon, je ne vais pas citer tout l’article parce qu’il est facile à trouver sur « Google, mon ami ». Il suffit de taper le titre de l’article. Il y a une vidéo où on voit une antillaise déchaînée – et elle a bien raison – en train de hurler : « c’est nous les descendants, c’est nous les descendants… ». Je crois bien qu’elle le dit trois fois. Oui, trois fois c’est un chiffre important dans notre langue, dans notre expression. Nous disons : « il est grand, grand, grand » ou elle est « belle, belle, belle », ou « c’était couillon, couillon, couillon… ».

Il y a tout une partie de texte de Glissant (comment, vous n’avez toujours pas lu « Le Discours Antillais » ? eh, les gars, ça commence à dater… Vous prenez du retard. Ok ; comme dit mon copain, « c’est du pur jus de crâne », mais on peut faire un effort, le cerveau, ça sert ! ). Donc, je disais qu’il y a tout un texte là-dessus dans le Discours – c’est comme ça qu’on dit, nous, les zélateurs du grand Edouard.

 

Alors, revenons à cette femme. Elle n’était pas seule sur sa vidéo. Mais apparemment, Libé n’a pas pu tourner grand-chose – à part le petit monsieur et le Grand Jacques…, quelle idée !.

Visiblement, les antillais n’ont pas du tout apprécié qu’une série d’officiels bien blancs – car enfin, il faut dire les choses comme elle sont, je crois qu’ils n’ont pas aimé ça -, soient aux premières loges et qu’eux soient relégués au dernier rang, repoussés par le service d’ordre et tout. Non, lisez l’article et vous verrez.

Et après moult protestations, cris, on aura fait entrer la dame qui criait le plus fort, dixit l’article, et les autres, écœurés par tant d’indifférence à ce qui se passait dans leurs tripes, ont murmuré « mais y’a qu’à boycotter ce genre de commémoration » et une autre a eu ce mot savoureux « Eh bien, moi, je vais aller travailler plus pour gagner plus ». L’article se conclut par ces mots « Elle avait pris sa journée pour être ici ».

 

Je ne sais pas mais « travailler plus pour gagner plus », ça ressemble à un slogan du petit verbe haut.

Nous, ça ne nous dit pas grand-chose parce que justement, le 10 mai, ça rappelait qu’on avait vachement travaillé trop pour gagner que dalle. Cela s’appelait l’esclavage, mais il en existe d’autres des esclaves aujourd’hui… Justement, tous ces gens qu’on poursuit en les traitant de clandestins ! Ils travaillent,  je crois, pour des propriétaires de yacht qui savent bien qu’ils n’ont pas de papier. Et limite, si on ne veut pas les payer, on peut ne pas le faire… Ils n’existent pas.

 

Je crois avoir compris, en écrivant ces mots, que le problème des esclaves aux Antilles et plus largement, en Amérique, c’est qu’ils étaient des clandos. Voilà. Déjà, c’est simple, ils voyageaient dans les cales des bateaux, et sans papier. Ils ne parlaient même pas français en arrivant et ils ne pouvaient pas non plus justifier d’un domicile et d’un contrat de travail pour obtenir leur carte de séjour.  Normal qu’ils n’aient pas été payés. Merde !

 

 

11 mai

 

Aujourd’hui, j’ai été OBLIGEE d’aller explorer ma banlieue.

J’habite en banlieue, mais c’est un peu comme si c’était Paris. Montreuil, Les Lilas, ça a un petit côté parisien, on y croise des gens qui ressemblent à des parisiens. Ils n’ont pas encore le regard vide de ceux qui prennent le RER deux fois par jour, traversent de grandes distances pleines d’immeubles couverts de graffiti, voient défiler des lignes de chemin de fer, sursautent au croisement rapide de deux trains dont le souffle crée une vibration intense, fugace, et donne le sentiment, pour un centième de seconde, de passer dans une autre dimension.

Montreuil, Les Lilas, c’est le métro qui vous emmène jusqu’à votre porte pour un loyer moindre… Enfin, jusqu’à ce que l’immobilier flambe.

J’ai donc plein d’amis qui vivent à Montreuil et aux Lilas. Des pianistes, des saxophonistes, des metteurs en scène, des comédiens, des responsables d’association, et j’en passe.

Je fais quelques courses au marché, j’ai des amis parisiens qui viennent faire leurs courses aux Nouveaux Bobosons (un mot anglais qui signifie « fils de bobo »). Quelquefois, je croise à deux pas de chez moi, la candidate des Verts qui promène son chien tôt le matin, ou qui rentre chez elle, harassée après une journée de campagne électorale. Elle sort du métro Robespierre et rentre chez elle, toute seule, une sacoche à la main. Elle a un petit air abandonné. C’est vrai que je l’avais entendue à la radio dire qu’elle devait faire ses courses elle-même. « Imaginez, avait-elle dit, que je me permette de demander à un militant des Verts de me faire mes courses parce que je rentre trop tard le soir… Mais il y aurait une révolte, et ce serait bien normal ! ». Ce jour-là, je me suis demandé si elle n’avait pas un copain, un mari, un fils, quelqu’un qui mange aussi les courses qu’elle fait… Mais passons. C’est ma voisine et je dois entretenir de bonnes relations avec ma voisine, même si elle ne me connaît pas. Même si elle ne sait pas que je me gare souvent devant sa porte…

Montreuil, Les Lilas, ça n’a rien à voir avec le coin que j’ai dû explorer à Bobigny parce que la machine à café au bureau était en panne ! La machine à friandises aussi.

J’avais une faim de loup. Une bonne faim. De celles qui vous bouffent le cerveau. On ne pense plus qu’à ça. La douleur dans le ventre est déjà loin derrière, non, on en est au stade de l’obsession alimentaire teintée d’une rage sourde.

Je devrais avoir honte, je sais, parce que juste la veille, j’avais vu le film « We feed the World » et je m’étais juré de ne plus rien manger ! Non, je ne sais pas si c’est le but du film – très instructif par ailleurs – mais on se tape une culpabilité d’enfer. Je suis sortie du film en me disant, « celui-là, je vais le télécharger sur le net (Euh…désolée, fallait pas le dire ? ) et je vais le faire voir à tous les gens que je connais. Attends, je me suis dit, ce film-là, il ne passera JAMAIS en Guadeloupe… J’ai failli dire en Gwadada… J’adore lorsque les jeunes disent cela…C’est plein de tendresse… ça réduit la distance avec ce pays que quelquefois, ils connaissent à peine, sinon pas du tout…

Non, ce film, il faut le faire circuler. Il faut que les gens sachent « un enfant qui meurt de faim toutes les 5 minutes dans le monde ». La passion de Jean Ziegler. Cette image maginifique qu’il prend pour expliquer que le combat des petits paysans – d’où qu’ils soient d’ailleurs – contre les multinationales de l’agro-alimentaire, c’est « comme si Mike Tyson se battait contre un bengali qui n’a pas mangé depuis plusieurs semaines… ».

 

J’étais remontée contre la bouffe même si je suis certaine que ce n’est pas le but du film, mais j’aime bien pousser les choses à l’extrême, vous avez dû remarquer… J’étais bien prête à ne pas manger de ce pain-là… Celui que nous faisons cuire dans notre machine à pain qui bouffe plein d’électricité et qui favorise le nucléaire, je connais la leçon, il ne me reste plus qu’à l’appliquer.

J’avais donc évité de regarder le pain le matin. J’avais avalé un café en me disant « merde, demain, j’achète équitable, le café ». J’aurais pu abandonner mon Carte Noire, mais le café, le matin, c’est sacré.

J’avais regardé d’un œil suspect les oranges dans la corbeille à fruits, dédaigné les bananes dollar – la honte, y’avait plus de bananes des Antilles au marché – et j’étais partie bravement sans rien dans l’estomac.

 

Je bénis ce moment, car sans lui, sans ce dédain, sans cette décision de jeûne absolu pour toute la journée et les jours suivants, pour les siècles des siècles, amen, je n’aurais jamais exploré ma banlieue.

Non pas celle où je vis, mais celle où je travaille.

Bobigny l’administrative. Bobigny, siège de la Préfecture, Bobigny et son tramway, sa merveilleuse bibliothèque Elsa Triolet, son Centre Dramatique National qui a son propre parking avec garde pour vous orienter…

Moi, je travaille pas très loin de l’ancienne gare qui relie Drancy à  je ne sais où…Mais enfin, je sais que ça va loin parce que l’an dernier ou il y a deux ans, on parlait de train qui allait jusqu’à Auschwitz. On a commémoré aussi. Non, vraiment, dans la mémoire collective, c’est clair que la France n’a jamais été en relation avec des attitudes troubles, sombres, enfin, on ne va pas rouvrir la polémique. Mais tout de même, de savoir que les lignes de chemin de fer qui passaient juste en face de mon lieu de travail allaient si loin, je me disais qu’une certaine idée de l’Europe était déjà en marche, en ce temps-là.

 

Alors, j’avais faim. Je sors comme une folle des grilles de mon entreprise. Grilles bleues, camions garés dans la cour et tout et tout. Je me précipite au-dehors. Je croise deux jeunes qui ont un sandwich à la main et je leur dis, prête à les avaler tout cru : « Vous avez trouvé ça où ? ».

Ils me regardent d’un air surpris et je les comprends. Rien n’est clair dans ma demande. Je dois avoir les yeux révulsés par la faim.

J’épuise alors mes dernières forces pour murmurer : « le sandwich ».

« Ah, dans la cité en face ! »

 

Dans la cité ? J’ai toujours entendu cette expression ; Je sais qu’il y a une cité en face. Tu parles, ça fait six ans que je travaille ici. J’en ai entendu des choses sur cette cité ; Les descentes de la police, la drogue, le nombre d’armes trouvées lors des perquisitions, le type qui saute par la fenêtre pour ne pas être arrêté et qui se retrouve à l’hôpital.

« Euh, je peux y aller sans risque ? ».

« Ben oui, y’a personne… »

Il croit que ça me rassure, le gamin. Une cité où il n’y a personne, ça n’a jamais rassuré une femme seule. Même s’il est dix heures du matin.

« Euh, c’est où exactement ? ».

« Ben, en face, là, vous allez voir un petit chemin, vous passez-là et vous tournez à droite… Vous longez et au bout, il y a une boulangerie ».

 

Un petit chemin ; un chimen chyen en créole ; un truc pas très officiel qui s’est tracé à force-à force. Le chimen chyen c’est l’excellence de la citoyenneté. Les grands urbanistes nous font des voies qui contournent tout, mais le citoyen trace son petit chemin, une vois directe vers l’endroit où il veut aller. Et au fur et à mesure, tout le monde passe par là, jusqu’au jour où l’urbaniste à l’écoute du peuple, trace une vraie voie par là…

Sauf que, le chimen chyen comporte toutes sortes de dangers. Il peut être sombre. Il peut être tellement étroit qu’il devient difficile d’échapper à une embuscade. Il peut être couvert de détritus puisque la mairie ignore cette voie, elle ne fait donc pas partie du plan de nettoyage quotidien. Le chimen chyen peut être un lieu de rendez-vous. On peut donc tomber sur des effusions sauvages qu’on doit prétendre ne pas avoir vu en passant. On peut aussi se trouver au milieu d’une course poursuite entre la Bac toujours offensive et des petits jeunes sur la défensive. Bref, je me demande s’il est bien judicieux de me hasarder dans cette voie pour calmer ma faim.

Mais ventre affamé n’a ni oreilles, ni bon sens et je me lance à l’assaut de la cité, à la recherche d’une boulangerie.

 

Je fonce tête baissée dans ce petit chemin, je me rappelle, un peu tard, que j’ai enlevé de l’argent au distributeur et que j’ai pas moins de cent quatre vingt euros dans mon sac à main en prévision d’un rendez-vous avec mon fils qui a besoin de payer son loyer.

Je continue et je suis consciente du fait que je me retourne tous les dix pas. J’entends des pas derrière moi. Il n’y a personne. Je croise un garçon que je trouve bizarre mais je siffle gaillardement. Non, franchement, j’ai peur pour rien, le petit chemin fait à peine cent mètres de long.

Je débouche sur une vraie voie. Et là, j’ai encore plus la trouille. Car il n’y a rien ici, mais strictement rien. Un grillage immense derrière lequel doit se cacher une usine quelconque. Il faudra que je retourne voir de quoi il s’agit (sans sac à main et sans les cent quatre vingt euros). La rue est triste, glauque, propre, très propre, rien à dire. Mais ce silence, ce vide, cette absence totale de vie, me glace les sangs.

Une voiture me double trop lentement. J’ai l’image furtive d’une porte qui s’ouvre, je suis jetée à l’intérieur et emmenée…où ? Là, mon imagination stoppe net et je reviens à la réalité, la voiture a tourné dans une autre rue qui commence à sentir la vie. Là, il y a eu du passage : les sachets vides, les papiers, les cigarettes écrasées, les crottes de chien en attestent.

Je passe cette ruelle qui est en fait une des rues de la cité. Je remarque les petits immeubles mais je n’ai pas le temps de m’arrêter. J’ai hâte d’arriver à la boulangerie.

J’aperçois, au loin, une enseigne, un Huit à Huit. Je traverse et j’avance vers LE magasin du coin, devant lequel deux hommes discutent en me regardant arriver. J’ai l’air hésitant. Je dois prendre l’allure de celle qui sait où elle va. Je repense aux conseils de mes amis New Yorkais. On ne s’arrête pas pour regarder d’un air béat, on fait comme si tous ces gratte-ciel, ma foi, on avait vu ça mille fois dans sa vie. Quelle banalité. Ah, le gratte-ciel de droite ? Mais je ne le regarde même pas.

Je reviens à Bobigny, les deux hommes parlent à voix basse. Ils n’ont tout simplement pas envie de parler fort parce que de toutes les manières, ils parlent l’arabe et je ne comprends rien. Donc, je quitte ma parano et je passe fièrement. Et là, j’aperçois, dans un recoin, sous un porche, les mots « boulangerie-patisserie ». C’est sur le trottoir d’en face. Je retraverse. Pour la discrétion, c’est perdu !  Je m’approche de cette chose rare en un tel paysage et je manque de faire marche arrière. Le sol devant la boulangerie est d’une telle saleté que je me dis que je ne devrais pas acheter là. Mais le sol devant la boulangerie, ce n’est pas la boulangerie, et j’ai faim. J’entre. Une jeune femme me sourit chaleureusement. Ah, ça fait du bien.

« Bonjour, vous ne faites pas de sandwich ? «  (J’ai eu le temps de voir quelques baguettes, des pains au chocolat et des pains au raisin plein d’une crème que je déteste ! Ah, le temps des pains au raisin qui n’étaient que pain et raisins…).

« Non, c’est plus loin pour les sandwich ».

« Plus loin ? » 

« Oui, il faut continuer tout droit et tout au fond, près de la… »

« Ah, ce n’est pas grave, je vais prendre deux pains au chocolat ».

 

Je ne me vois pas reprendre mon aventure. J’ai eu mon compte pour aujourd’hui. Je repartirai à la découverte de la cité un autre jour. Mais je le ferai. Nom de Dieu. Je déteste rester dans l’ignorance.

Je suis agréablement surprise par le prix des pains au chocolat. Je paie un euro et soixante-dix centimes. Lorsqu’elle m’annonce le prix, je fais déjà le calcul pour multiplier par deux et la belle, la merveilleuse enfant me précise « pour les deux ». Je devais avoir l’air contrarié car je me disais déjà que je n’allais pas payer ce prix-là, et en même temps, j’avais faim et pas envie d’aller « là-bas » pour trouver moins cher.

Quand je pense à la façon dont j’ai protesté, il y a un mois, dans une boulangerie, contre le pain au chocolat à un euro vingt l’UNITE, ! J’ai râlé, je me suis serré la ceinture et j’ai dit « non merci, à ce prix-là, je préfère crever de faim ! »

Je paie mes un euro et soixante-dix centimes et je repars, le cœur léger, le sachet en papier à la main… J’arrache avec délectation de petits bouts de ce pain brioché, mes doigts se collent au chocolat, je les porte à ma bouche et là, je retourne vers mon bureau, les yeux levés cette fois. Je n’ai plus rien à craindre, je connais le chemin, il n’y a personne, certes mais je me sens rassurée, le paysage est déjà presque familier.

Je repère les immeubles que j’avais aperçus en passant, et je me dirige vers eux.  J’ai envie de voir.

La première réflexion que je me fais c’est « dis donc, ils louent les appart’ avec les rideaux ou quoi ? »
Tous les appartements ont les mêmes rideaux en voilage plus ou moins en dentelle. Certains sont plus gris que d’autres mais l’ensemble est démoralisant. Sur les balcons dont le sol s’est courbé – humidité ?  -, toutes sortes de vieilleries dorment : matelas et chaises défoncées, vélos rouillés, chaises pour bébé qui a grandi et tout à l’avenant.

 

Je me promets de revenir. Il faut que je rentre au bureau, je vais me faire remarquer et je vais encore être obligée de les envoyer sur les roses. « Z’ont qu’à faire réparer les distributeurs de cochonneries ! ».

 

12 mai

 

Bon, je m’aperçois que je n’ai pas encore réglé la question du choix entre le 06 et le 07.

Comment je le sais ? Simple. Voilà, samedi 12 mai, je vais à mon cours d’aquagym comme d’habitude.

Je me déshabille et là, je me trouve face à un dilemme : qu’est-ce que je choisis comme casier ? Le 416 ou le 417 ?

Forte de mes nouvelles résolutions à propos du chiffre 7 (cf. début du journal), je toise d’un air méprisant le 417 et j’opte pour le 416.

J’y glisse mes petites affaires : le sac imperméable pour les vêtements mouillés, les sandales spéciales piscine, le grand cabas en paille dans lequel je range l’ensemble et tout et tout.

Je m’en vais prendre mon cours d’aquagym. J’essaie d’éviter mon maître nageur qui ne m’a pas vu depuis trois semaines… Je zappe allègrement mon cours de natation le vendredi soir quand je sors du boulot et j’avoue que je ne m’attendais pas à le trouver à la piscine samedi midi. En général, c’est Momo qui donne le cours, avec la petite blonde dont je n’ai jamais su le prénom.  Je n’aime pas trop le cours de la petite blonde. Elle adore le « step » et moi, je déteste faire tressauter ma poitrine sur un air de disco. Mais, pour aujourd’hui, va pour la petite blonde, d’autant plus que j’apprends qu’elle fait le cours avec des palmes aujourd’hui et moi, j’adore les palmes. Avec les palmes, j’ai un vrai sentiment de sécurité, mais surtout, je me persuade que je sais nager puisque je vogue en eaux profondes… Je me précipite vers le coffre à palmes et j’évite mon professeur de natation. Mais le maître nageur ne l’entend pas de cette oreille. Il crie mon nom et bien sûr, je me retourne, avec un grand sourire. « Ah, bonjour, Jocelyn ». Et que je suis désolée, et que j’ai des réunions qui se terminent tard et que je serais arrivée trop tard si j’étais venue à son cours. Je lui promets « oui, sans faute, vendredi prochain ». Je vois bien qu’il sourit, mais à mon âge, est-ce qu’on peut me soupçonner de mentir comme une coquette ? Et puis j’ai l’air sportif. Je ne suis pas une petite fragile. On sent bien que le sport ne me fait pas peur. « Ok, à vendredi, avec plaisir, ajoute-t-il ».

Je prends mon cours d’aquagym, je me sens redevenir une gamine, on saute, on fait le crapaud, on avance en crabe, on revisite toutes les espèces animales et là, on sent qu’on fait vraiment partie de la grande chaîne de la vie ! Le dauphin, oui, les jambes bien serrées, le corps seul bouge, faites travailler ces abdos. Lorsqu’on quitte le monde animal et qu’il s’agit de faire l’essuie glaces avec les genoux à la poitrine, les palmes aux pieds, la planche sous le menton, je bois de l’eau, une tasse, plusieurs et je me fâche. J’abandonne, je boude, je trouve que ce n’est plus du sport mais de l’agitation, j’essaie de fomenter une révolte. Je suis suivie par deux ou trois femmes maghrébines qui assurent qu’elles ne peuvent pas faire ce genre de mouvement. Elles sont vachement coquines. Elles rigolent. Ce sont des mères de famille, elles sont bien replètes, elles ont un débit extraordinaire, même sous l’eau. Ce qui fait que les mouvements, elles n’ont absolument pas le temps ni l’envie de les faire. L’essentiel, c’est qu’elles soient entre copines. La révolte tient bon, mais il faut repartir cette fois, couchée sur le côté, à grands mouvements de jambe. Les palmes sont difficiles à déplacer, mais les fenêtres filent sous nos yeux : nous sommes des sirènes, des naïades, des championnes de la natation avec palmes et notre ego se ressaisit.

Bon, vaille que vaille, nous arrivons au bout du cours, on s’étire, on se dit au revoir, bravo, on applaudit le prof (faut jamais oublier, c’est un rituel…), je me douche, je cours aux toilettes éliminer les quinze litre d’eau avalés et je me dis que je vais me laisser vivre un peu.

Oui, le truc de garder son maillot pour aller jusqu’aux cabines, ça me fatigue aujourd’hui. Me voilà donc, toute nue sous ma serviette ( … « qui me servait de pagne… »), je me déhanche peut-être. Sûrement même, je le sens. C’est fou ce que ça peut vous changer de vous savoir toute nue sous une serviette. On avance avec précaution (faudrait pas que la serviette nous lâche en chemin), on rejette les épaules en arrière, on relève la tête, on prend l’air absent et on cherche négligemment son casier, en traînant un peu.

Mais voilà, une fois que j’ai retrouvé mon casier, que je me suis glissée dans ma cabine avec mon cabas et mon sac imperméabilisé, je m’aperçois que je n’ai plus de vêtements. Panique à bord. Je sors en demandant si personne n’a trouvé des vêtements dans une cabine… Je me dis que j’ai oublié de les ranger avant le cours d’aquagym. Je me dis que je suis vachement distraite en ce moment, c’est pas possible. Les autres femmes commencent à rigoler. Moi aussi.

« Tu as oublié tes vêtements ? « 

« Comment tu vas rentrer ? « 

« Comment tu es venue, pour commencer ? »

« Ben, je crois que je vais rentrer toute nue… Et dire que je n’ai même pas pris mon portable et que je ne pourrai pas appeler mon copain pour lui dire de me porter un vêtement ».

On éclate de rire. Celles qui se sèchent les cheveux, celles qui s’habillent derrière une porte de cabine fermée, celles qui sont déjà presqu’à l’entrée. Je cherche quelqu’un qui puisse demander à la caisse si on ne leur a pas rapporté des vêtements.

Branlebas de combat. Quelqu’un part à la recherche de la femme de ménage. Un homme de ménage arrive (comme quoi, on a des préjugés…) et il affirme n’avoir rien trouvé. Je le suis dans le cagibi qui sert de lieu de repli aux « hommes-femmes de ménage ». Rien.

Il décide donc de m’accompagner au casier 416.

« Le 416, vous dites ? »

« Oui, j’avais mis mes affaires au 416. »

On l’ouvre, et bien sûr, il est vide puisque c’est moi qui l’ai vidé. Je lui montre mes pauvres effets – ceux qu’il me reste- dans une cabine en face du 416 et là, il se baisse, ouvre le casier 417 qui est juste au-dessous. Mes vêtements sont là, bien pliés.

Oui, j’ai réparti mes effets entre le 6 et le 7, j’ai fermé le 6, laissé ouvert le 7 et je suis partie…

Là, je dois trouver quelque chose qui fasse rire tout le monde parce qu’elles sont toutes là, à attendre… Elles me regardent avec un sourire dans les yeux. Je leur dois bien cela, après les avoir toutes mobilisées.

« Oui, j’ai toujours rêvé de marcher nue dans les rues…C’est ça qui remonte, sûrement ».

Une femme maghrébine me regarde, éclate de rire et dit : « Ah oui, on a tous nos phantasmes ! »

 

Mais ce n’est pas fini !

 

Au moment de partir, je glisse ma carte de piscine dans la machine et elle m’est retournée avec le code : « plage horaire non autorisée ».

Une voix derrière moi, amusée murmure :

« Vous êtes restée trop longtemps après l’heure, vous ne pouvez plus sortir. Vous allez devoir rester avec nous. »

Je me retourne, c’est « l’homme de ménage », je m’aperçois qu’il est pas mal du tout et j’ai envie de lui dire :

« Toute nue ? », mais je me retiens à temps.

Je souris. Il sort son passe et me fait sortir… Je m’en vais presqu’à regret.

 

En rentrant de la piscine, j’avais un message de Tartempion. Il paraît qu’il rentre de voyage… Il doit prévoir ma réaction parce qu’il susurre sur ma messagerie qu’il m’avait prévenu qu’il serait au Bénin. Ah, oui, le fameux retour aux sources. J’avais oublié. Un grand raout pour commémorer l’esclavage à distance, en même temps à Paris et à Cotonou. J’avais totalement oublié cette branche de la famille.

Je me demande si je l’appelle tout de suite ou pas. Je choisis d’attendre. Il n’est pas question de se précipiter au premier appel. Je crois qu’en fait, je lui en veux de n’avoir même pas réussi à me raconter en détail ce qui allait se passer dans ce Jardin du Luxembourg. Il faut dire qu’il était resté silencieux lorsqu’il m’avait parlé de la sculpture à inaugurer et que je lui avais lancé « J’espère que ce ne sera pas encore une histoire de chaînes ! ». A son silence, j’ai tout de suite compris que… c’étaient des chaînes. Il m’a raconté tout une histoire d’appel d’offre, de choix difficile et finalement, cette chaîne à moitié brisée et à moitié fermée. J’ai compris que j’avais fait une gaffe, qu’il se sentait déjà incompris, qu’il se disait déjà que « décidément, ces antillais n’étaient jamais contents de rien ». J’ai failli avoir de la peine pour lui. Et puis, je me suis rappelé que je devais être le prototype de l’antillaise à ses yeux et que, ma foi, je lui servais de test. Voilà, ses relations avec moi étaient une opération permanente de testing. A mes réactions, il savait à quoi s’attendre de la part de ses compatriotes. Ce qui fait que j’ai totalement lâché toute la sauce.

« Des chaînes ? Mais attends, tu blagues ou quoi ? C’est tout ce que vous avez trouvé ? Tu sais que l’art, ça a vachement évolué ? ».

Au bout du fil, le silence.

Pendant que je lui rappelle toutes les statues qui jalonnent nos pays, à chaque carrefour, les statues réalistes, les boulets et leurs chaînes, les esclaves musculeux au corps ployant sous le faix, l’image du fouet déchirant l’air, tandis que je lui rappelle tout cela et que je tente de lui dire qu’après avoir dit tant de mal de toutes ces statues plus ou moins réussies, il aurait pu contribuer à faire émerger un autre art, j’entends son silence.

Je suis très surprise par sa réaction. Il m’approuve totalement. Mais vraiment, il m’assure qu’il n’y avait rien de bien potable dans toutes les propositions qui leur ont été faites. Je commence à me dire qu’il a dû y avoir un boycott généralisé de leur appel d’offre ou encore qu’ils n’ont pas fait circuler l’information trop largement pour ne pas se trouver justement confronté à trop d’art …brut.

Je mesure toute la difficulté à laquelle il doit se trouver confronté avec ses compagnons d’armes et je me tais.

« Enfin, ça fera toujours un relais-toilette pour les pigeons du Luxembourg ».

Non, je vous assure que j’ai essayé d’être gentille et drôle.

Je n’ai pas compris pourquoi il m’a raccroché au nez. Cela ne lui ressemble pas. En général, c’est moi qui lui raccroche au nez et qui le laisse appeler désespérément. J’écoute sa voix sur le répondeur qui me commande de décrocher immédiatement, et je ne bronche pas. Là, j’ai dû toucher à une corde très sensible.

En tous cas, je l’ai rappelé, il m’a rappelée. Il est rentré du Bénin, toutes ces histoires de commémoration sont presque terminées, mais je vais le faire patienter un peu. Demain, c’est dimanche, j’essaierai de lui passer un fil.

 

 

12 mai

 

Ça y est, c’est dimanche… et Marseille a perdu face à Sochaux. Je vis cela comme une défaite supplémentaire. Après la Coupe du Monde de football, après les 06 et 07 mai voilà que le 12 mai, Marseille perd aux tirs aux buts.

Je ne suis pas une fanatique du foot, mais je suis une mère ! et Marseille, c’est l’équipe de mon fils. Comment une mère pourrait-elle ne pas ressentir dans sa chair même la détresse de son garçon ?

Il n’a pas appelé hier, j’ai tenté de le joindre avant le match, oui, à peine quelques minutes avant. Il ne décrochait déjà plus. Il se dit que je porte malheur à son équipe. C’est vrai que chaque fois que je suis supporter d’une équipe, elle perd. J’envisage même de me faire rémunérer par l’équipe adverse. Je pourrais peut-être arrondir mes fins de mois. Je serais la botte secrète d’une équipe. Je sur-jouerais mon attachement à ceux que je souhaite voir perdre et je n’aurais plus jamais cette vague dépression des lendemains de match : je serais la seule à connaître ma combine intérieure avec ma conscience et je serais en réalité soulagée d’avoir vu gagner mon équipe. Il ne faudrait pas que je profite trop de cette joie car cela pourrait leur porter préjudice pour la prochaine rencontre. Tout est dans la mesure…

 

C’est dimanche, et pour couronner le tout : il pleut.

 

Je déteste les dimanches de pluie sur Paris. J’ai déjà déménagé plusieurs fois à cause de cela. Un dimanche de pluie de trop et je prends toutes mes affaires, j’emballe mes livres et direction : La Guadeloupe. A quoi ça tient, l’amour du pays !

Pour moi, la pluie, ça reste les trombes d’eau, le bruit sur les tôles, l’eau qui dévale les mornes. Pas cette pisse silencieuse et traîtresse. On n’entend rien, on se réveille bien guilleret et par la fenêtre, on découvre ce gris lent, immobile, les arbres qui bougent à peine, figés dans la détresse.

J’ai des amis qui rêvent de grisaille. Pour eux, c’est la preuve des changements de saison. Je considère que ce sont des gens d’arrière-garde, car, comme le disent toutes les concierges du monde depuis ma naissance : y’ plus de saison….

 

Lorsqu’il fait ce temps-là, je ne pense qu’à mon travail. Je me vois dans l’autobus, au milieu de manteaux qui sentent le chien mouillé. Je ne pense qu’à ce trajet invraisemblable entre la Porte de Pantin et le Chemin des Vignes. L’autobus longe le mur sans fin du cimetière de Pantin sur la gauche. En face du cimetière, sur les trottoirs, les fleuristes ont installé leurs chrysanthèmes et autres petits arbustes à poser sur les tombes. Le 151 est vieux, sale, les sièges sont luisants d’usure et de saleté et les contrôleurs affectionnent particulièrement cette ligne-là. Ce qui fait qu’entre les mines défaites des immigrés pas toujours sûrs de leur identité, la colère rentrée des jeunes lycéens qui se font contrôler trois ou quatre fois par semaine, la mine des jeunes enseignants pas encore réveillés, l’arrogance des contrôleurs, la tristesse du mur du cimetière, la laideur des sièges et la grisaille du temps, on se sent heureux d’aller s’enfermer dans les cinq mètres carrés d’un bureau qui donne sur la cour d’où partent les camions de livraison.

 

Et que le dimanche, je pense à cela, il faut avouer que c’est désespérant.

 

 

Mercredi 15 mai

 

Place de la Nation. Les rangs sont assez clairsemés. La manifestation contre le projet de réforme des universités n’a pas attiré une foule.

Je circule parmi les jeunes qui se sont rassemblés pour protester à l’avance contre les projets du nouveau gouvernement. Ils sont un peu tristes. Certains sont déguisés, certes, mais les mines sont défaites.

Je passe à un moment devant un groupe de badauds et parmi eux, une femme assez âgée dit sur le ton de la consternation « Y’a que des jeunes, y’a que des jeunes », alors je me retourne et je lui assène : « C’est normal, puisque les vieux ont mal voté… ». Elle s’adresse à son mari qui est à ses côtés, et que je n’avais pas remarqué : « Qu’est-ce qu’elle a dit, les vieux ont quoi ? », je reviens et lui dis bien en face : « Les vieux ont mal voté... Au fait, c'est pour quand la prochaine canicule ? ». Elle suffoque un instant, soulève les épaules et ne répond rien. Je m’éloigne tranquillement. Peut-être que, derrière moi, des dizaines de badauds me fusillent du regard, mais je m’en fiche.

En ce moment, je suis prête à la provocation ; comme toute provocation, ce que je pourrai dire sera souvent stupide, mais j’en prends le risque… Pas d’argumentation politique de haut vol… Un an de campagne n’aura servi à rien. Je partage l’avis de C… : cela ne sert à rien da faire semblant de croire que les français ont été trompés, qu’ils ont mal compris ce qui a été dit, qu’ils n’ont pas entendu parler de la « solution finale », du « karcher », de la « racaille », qu’ils n’ont pas entendu ce monsieur du Club de l’Horloge qui, lors d’une émission de Serge Moati sur Arte a affirmé qu’être français, c’est être blanc, chrétien, avec une culture gréco-latine. Il faut arrêter de croire que les français se reprendront lorsqu’ils découvriront que…et autres balivernes du même acabit. Il faut dire comme De Gaulle, que les français sont des veaux et que ça les démange d’être bien racistes, bien antisémites et bien fachos. Ils ont envie d’exprimer cela depuis de très nombreuses années, mais la culpabilité de la guerre de 39-45 les en empêchait.

Puisqu’aujourd’hui, ils savent enfin qu’ils n’ont « pas inventé la solution finale », comme le leur a dit le petit monsieur au verbe haut, puisqu’ils ne furent pas coupables, eh bien ils vont pouvoir s’en donner à cœur joie et lâcher toute cette belle saleté qu’ils gardent au fond du cœur…

Voilà, sont-ce des arguments politiques ? Va-t-on dire que je suis anti-français, raciste à l’envers et tout le pataquès que j’entends depuis que mes parents ont quitté la Guadeloupe (française) pour venir s’installer à Paris - depuis que j’ai l’âge de treize ans donc -, je m’en fiche. J’y suis habituée, habituée, habituée. Je me suis retenue au nom de la morale, de l’humanisme, de l’universalisme, des lumières, de la charité chrétienne, de la dignité, de la grandeur d’âme, de la hauteur de vues, de la philosophie…

Bon, maintenant, ça suffit, je partage la rage de mes enfants et de leurs copains. Je comprends pourquoi ces jeunes se sont mis à manifester dès le lendemain des élections, je comprends que toutes les rencontres qu’ils ont initiées, le dépassement des "races" (merde, ça n'existe pas !) et des classes dont ils ont rêvé, la main qu’ils ont tendue, tout cela ayant été balayé d’un revers de main, oui, je comprends qu’ils aient la rage.

On a la rage et ça ne va pas tarder à se savoir.

 

Jeudi 17 mai

 

 

Aujourd’hui, j’ai appelé Tartempion. « Rappelle-moi, je n’ai plus de forfait et tu es plus riche que moi. Bon, je t’ai appelé quinze fois, alors, soit tu es à l’étranger, soit tu es aphone. OU alors, tu es fâché avec moi… Bon, je n’ai pas besoin d’argent, je n’ai rien à te demander, tu peux m’appeler sans crainte… »  Il a rappelé ! Quand je disais qu’il faut un peu de culot dans la vie. Certes, cette phrase jetée sur un répondeur innocent n’est pas très élégante, mais elle est efficace. Et depuis que le petit monsieur au verbe haut a instauré l’ère de l’efficacité grossière, tout le monde s’y plie.

En parlant de petit monsieur, mon ami Tartempion, qui est bien plus grand, n’ose pas me dire qu’il a voté pour lui. Mais il en dégoisait tellement sur son adversaire féminine, que j’en ai tiré mes conclusions. J’avoue que cela me rassure qu’il existe encore des gens qui appartiennent à une « droite complexée »…L’autre est tellement arrogante que les journaux télévisés vous donnent envie de vomir. J’ai d’ailleurs arrêté net toutes les informations, je me suis repliée sur le Canard. Une forme de rébellion qui ne produit que peu d’effets car je me lasse assez vite des jeux de mots.

 

Revenons-en à Tartempion. Il essaie de me faire remarquer qu’il m’avait déjà rappelée en rentrant du Bénin et que depuis quelques jours, c’était lui qui attendait mon appel… Je ne lui laisse pas le temps d’aller plus loin. Je lui déballe mon mal-être, mon envie de changer de boulot- bien que j’aie juré dans mon message n’avoir rien à lui demander - , mes soucis familiaux et il m’écoute, je dois l’avouer, avec une attention tout à fait active, fait des propositions pour un changement d’orientation, mais tout d’un coup, il s’inquiète de savoir si j’ai calculé mes points de retraite et je réalise que nous avons 12 ans d’écart. Cette crise que je traverse, il l’a eue douze ans plus tôt et sans doute l’a-t-il résolue en se disant qu’il n’allait pas mettre en péril sa retraite pour un petit passage à vide.

 

Cela me fait très peur… Je m’imagine, avalant sans sourciller douze années d’ennui profond pour le plaisir d’aller me faire dorer au Maroc à 70 ans – oui, parce que moi, monsieur, j’aurai la retraite à 67 ans et le temps que tous mes papiers soient en règle....

Je me projette dans l’avenir à petits pas précautionneux : la visite du charmant appartement dans le sud du Maroc, la rencontre avec la servante qui va s’occuper de me faire mes repas pendant que je somnolerai dans une chaise longue car j’aurai bien trop chaud  pour sortir – surtout que la canicule ça dézingue les vieux à toute berzingue.

 

J’ai très peur de Tartempion, je crains qu’il ne me raisonne, mais surtout, je crains de me plier à ses conseils, par manque d’audace.

 

Alors j’invente une viande sur le feu, qui ne roussit plus mais brûle déjà…. Je lui accorde quelques secondes pour qu’il se moque de mes talents de cuisinière et je raccroche.

 

Lorsque je repose le combiné, je suis à bout de souffle.

 

 

15 juin

 

Mais oui mais oui, un bon mois !

On n’écrit pas quand on n’a rien à dire…

Des appels du pied, j’en ai reçu quelques uns ces deux derniers jours, pour me rappeler que j’avais arrêté mon quotidien perso.

Premier rappel du pied : Daniel Picouly qui m’a longtemps insupporté dans son désir de faire plus antillais qu’antillais – on s’est croisés en Guadeloupe et je n’avais pas trop goûté son plaisir de se faire héberger par le béké local, petit lecteur d’ouvrages sur la chasse ayant donné son nom à un prix littéraire de la Caraïbe – Daniel Picouly donc, a fait remarquer à je ne sais quel journaliste qu’en faisant son jogging au jardin du Luxembourg, il avait remarqué que les trois anneaux de la sculpture commémorative de l’esclavage formaient le mot : « CON »…

Je n’avais jamais vu la sculpture pour cause de boycott fervent et donc, à la télévision, l’évidence m’est apparue : un anneau ouvert en première lettre forme un C, un anneau fermé en deuxième lettre forme un O et le dernier anneau, à moitié enfoui dans la terre ou dans son socle, semble former un N.

Pour une fois, Picouly a dit un truc qui rejoint ma réticence envers cette sculpture commémorative et je n’ai même pas le courage de rire de sa plaisanterie. Je suis atterrée, attristée, démoralisée… Je n’ose même pas appeler Tartempion mon grand ordonnateur de commémorations…Je me dis qu’il doit osciller entre la colère froide et le mépris souverain et je n’ai envie d’affronter aucun des deux.

Ah oui, je me rappelle, c’était dans l’émission « On a tout essayé ».

Je me demande ce qui a poussé Picouly a faire remarquer cela à des journalistes : l’envie de faire une bonne blague mais aux dépens de qui ? l’envie de faire parler de lui ? Il a une émission à la télé pour cela. Ses indécisions sur les rapports entre le maître, l’esclave et ses descendants, fussent-ils métis ? Je me saisis de la télécommande, j’éteins la télé, je m’enfonce dans ma couette et je me laisse rêvasser jusqu’à la somnolence… J’oublie Picouly, les chaines et les esclaves.

 

Le lendemain, une de mes collègues m’interpelle moitié rigolant, moitié dégoutée : on a trouvé des travailleurs maliens clandestins sur un chantier à Versailles… Il étaient en train de retaper une des résidences d’état dans laquelle la femme du nouveau président se verrait bien loger sa petite famille. Ils ont été renvoyés manu militari au Mali et le chantier a continué, l’entreprise n’a même pas écopé d’une amende, la France est sauve, le président renvoie les immigrés chez eux après que les entreprises françaises monsieur les a fait travailler gratuitement – ben oui, on ne leur a pas payé leur salaire puisqu’ils n’ont pas le droit de travailler et on les renvoyés chez eux… Au passage, on garde les cotisations sociales ou on les met dans un pot commun pour payer les billets du retour ? Parce que ça m’étonnerait que ce soient les entreprises qui aient payé les billets…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Pas grand-chose à raconter ces jours-ci. Depuis que le petit monsieur a été élu à la tête de la Nation, la télévision est triste, les débats entre amis ont pris un tour étrange… Les amis, fervents opposants au petit monsieur, le trouvent brillant, malin, tu parles, il a détourné une partie de la gauche et du centre, il a ringardisé le Parti Socialiste, rendu aphones les militants du Parti Communiste, séduit les syndicats étudiants, apaisé les syndicats des ouvriers, enthousiasmé le syndicat des patrons… La liste de ses exploits est sans fin. Il court, il sue, ah, j’allais dire il pue, mais je ne le dirai pas, ce n’est pas très élégant.. ; Est-ce que je le pense ? Je pense surtout à cette caricature de Plantu où l’on voit une femme de ménage du palais présidentiel asperger les bureaux de désodorisants avec le commentaire suivant (à un ou deux mots près) « Ah, ça sent le vestiaire ici… »

Toujours l’idée qui tue, ce Plantu !

 

Prendre le parti d’en rire !

 

Alors, de quoi rirons-nous aujourd’hui ?

 

 

08.03.2009

Une nouvelle langue a vu le jour....

Cette nouvelle langue, je ne l'ai pas inventée, mais je l'appelle le PALÉ CHARYO 

 

C'est la langue qe nous utilisons tous les... samedis après-midi pour la plupart d'entre nous...

Tous les soirs pour les plus accros...

écoutons l'histoire d'Albert et de ses clients... en créole

version française à suivre... 

 

Texte enregistré par Jalil L. Dambury et Leila Dambury

 


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